Frédéric Beigbeder
Il paraît que nous vivons dans un monde de storytelling. Nous serions entrés dans une ère post-publicitaire, où la manipulation des masses ne se ferait plus à coups d'images et de slogans mais d'histoires fabriquées. Les conseillers en communication politique et les directeurs du marketing des grandes marques cherchent désormais à nous raconter tout un fatras d'histoires passionnantes, avec rebondissements, coups de théâtre et rédemptions, pour nous séduire insidieusement. Quelle place accorder au roman dans ce magma encombrant? La rentrée littéraire qui approche est l'occasion de poser la question qui fait froid dans le dos: pourquoi continuer à lire des fictions dans une époque de storytelling? Les industriels et les gouvernements vont-ils parvenir à tuer le roman à force de lui emprunter ses recettes pour vendre des produits cosmétiques et Barack Obama?
Il suffit d'ouvrir les livres de la rentrée pour trouver la réponse. A l'automne 2009, toutes les histoires que les romanciers vont vous raconter serviront à dire le malaise de leur génération (Solo de Michka Assayas), comment tout lecteur est un espion (Par effraction d'Hélène Frappat), les noces du Bien et du Mal (Jan Karski de Yannick Haenel), la fabrication d'un néo-homme et d'un monde propre (L'autre vie de Mathieu Terence, Nord absolu de Fabrice Lardreau), une dépression amoureuse (Un jour comme un autre de Bertil Scali) ou une idylle d'aujourd'hui (La délicatesse de David Foenkinos, Les aimants de Jean-Marc Parisis).
Les romans français contemporains ne font pas du storytelling, sauf ceux de Guillaume Musso. Il existe un terme bien plus joli pour définir sa mission: la «racontouze» chère à Perec. Si nos romanciers utilisent parfois encore les techniques des storytellers professionnels, c'est pour s'en affranchir, les pasticher, les détourner. Le roman français réfléchit depuis presque toujours à sa propre narration, bien plus que le roman américain ou russe. Depuis Rabelais, c'est du «n'importe quoi telling»! Voltaire fait semblant de raconter une histoire pour dire autre chose sur la société. Montesquieu s'envoie des lettres pour critiquer la folie de son temps. Balzac crée des personnages pour se moquer de la comédie humaine. Proust utilise le prétexte d'une intrigue amoureuse pour plonger dans les méandres du cerveau. Céline fait le tour de la planète pour révolutionner la langue. Le roman français n'a JAMAIS fait de storytelling pur et simple, il y avait toujours AUTRE CHOSE derrière. C'est cette autre chose qui nous pousse à continuer de lire des fictions. Ce truc que nous cherchons peut s'appeler psychologie, style, charme, grâce, vérité, beauté mais en fait c'est toujours la même chose: quelqu'un. Un roman c'est quelqu'un. Cela me rappelle l'anecdote (véridique ou inventée?) rapportée par Mathurin Maugarlonne sur Cioran et Michaux dans A la rencontre des disparus (Grasset, 2004, page 330). Cioran dit à Michaux:
- L'homme va disparaître.
Et Michaux répond:
- C'était tout de même quelqu'un.
Difficile de prévoir quand l'homme va mourir en tant qu'espèce mais une chose est sûre: tant qu'il existera, il écrira encore des romans.